La vie tumultueuse du couple Investisseur – Manager

Xavier Moreno, Président d’Astorg Partners, est intervenu le 21 juin 2012 au Club du management de X-PM sur les relations entre les fonds d’investissement et les dirigeants d’entreprise. Un langage de vérité pour un témoignage illustré sur la vie tumultueuse d’un couple aux aspirations parfois contradictoires.

Le titre de votre intervention surprend. Pourquoi une vie tumultueuse ?

En théorie, l’investisseur professionnel actionnaire et le manager chef d’entreprise sont faits pour s’entendre dans le but commun de développer et valoriser l’entreprise. Mais, comme dans un couple, il y a des zones de conflits potentiels, de divergences de vues sur les priorités, voire de conflit d’intérêt ou de pouvoir, dont il faut parler et qu’il faut gérer pour éviter les « tumultes » nuisibles à tous.

Voici quelques exemples : où fixer la limite entre l’implication légitime de l’investisseur qui a racheté la totalité du capital, dans la gestion, la stratégie et le choix des hommes, et la responsabilité du chef d’entreprise qui, juridiquement, exerce seul le mandat social ? Comment permettre au nouvel actionnaire de gravir sa « courbe d’expérience », ce qui suppose nombre de reportings, présentations, interventions de conseils externes, sans distraire trop de temps du manager et des équipes au détriment de l’animation et du développement de l’entreprise ? Comment traiter les  » questions d’avenir qui fâchent « , comme la date et les modalités de la sortie future de l’investisseur ou le plan de succession du manager ?

Paradoxalement le conflit d’intérêt auquel on pourrait penser en premier dans la liste des sujets difficiles, celui qui concerne la rémunération et l’investissement en capital du manager, est le plus simple à régler : on le tranche au début, sur des bases de pratique de marché, et on n’y revient plus par la suite.

Quelles sont les recettes d’Astorg pour apaiser cette vie de couple ?

Il n’existe malheureusement pas de recette miracle. Nous essayons de faire preuve d’un mélange d’humilité et d’écoute quand il s’agit de comprendre un nouveau métier, la culture de l’entreprise et de connaître les hommes qui la dirigent. Et de pratiquer un langage très direct quand il s’agit d’expliquer nos attentes. De même que nous devons respecter la responsabilité et l’autorité du manager, de même doit-il accepter que les investisseurs, qui nous ont confié leurs capitaux pour acheter l’entreprise, attendent de nous une forte implication pour nous assurer que l’investissement est bien « suivi » et que les transformations nécessaires pour corriger certaines faiblesses, préparer l’avenir, améliorer les performances… se concrétisent aussi rapidement que possible.

Ni la littérature du MEDEF sur la gouvernance, ni la jurisprudence des tribunaux sur « la gestion de fait », ne peuvent rendre compte de cette alchimie particulière qu’il faut réussir pour trouver le bon équilibre dans la vie du couple Investisseur-Manager.

En pratique, quelles sont les limites à l’intervention de l’investisseur dans la gestion de l’entreprise ?

Le charme de notre métier, c’est qu’il n’y a pas deux entreprises ni deux managers qui se ressemblent. Donc notre intervention doit s’adapter aux hommes et aux situations, en essayant de trouver les bonnes limites et sans faire trop d’erreurs ni techniques ni psychologiques.

Il y a une règle qui est d’agir plus par la conviction que par l’autorité. Certes, en cas de désaccord, l’investisseur peut changer le manager et le manager peut démissionner, ce qui peut être inévitable quand les divergences de vue sur le fond ou sur la répartition des rôles sont trop fortes. Mais tout doit être fait pour ne pas en arriver là, en essayant de faire partager nos convictions au manager en lui montrant l’intérêt pour l’entreprise de ce que nous préconisons. De même le manager, au lieu de rejeter en bloc ce que nous proposons, peut nous amener à évoluer et nous convaincre de s’y prendre autrement : recrutement de cadres dirigeants, réorientation stratégique, politique commerciale et tarifaire, dans tous ces domaines il y a toujours une part de jugement subjectif et donc place pour un débat. Mais il faut ensuite prendre des décisions complètement approuvées par l’actionnaire et assumées par le manager, seul responsable de la mise en œuvre.

La force du manager c’est la connaissance intime de l’entreprise, de ses produits, de ses clients, de son histoire. La force de l’investisseur c’est d’avoir rencontré une grande diversité de situations dans un grand nombre d’entreprises, ce qui donne du recul, et d’arriver avec un œil neuf. Si ces forces se cumulent, le couple devient alors une véritable « dream team » de gouvernance d’entreprise.

Si vous parliez avec les managers des entreprises du portefeuille d’Astorg, ils vous diraient qu’on discute beaucoup, qu’on s’implique parfois trop à leur goût, mais qu’au total notre travail de « gouvernance active » fait plus progresser l’entreprise que si nous étions restés dans le rôle traditionnel d’investisseur financier, se contentant d’agir via des administrateurs siégeant dans 5 ou 6 conseils par an.

Quel est le rapport d’un fonds avec le temps ?

Notre horizon est intermédiaire entre le très court terme des marchés et le très long terme du capitalisme familial. La crise l’a fait reculer en supprimant les plus-values faciles et rapides, rapprochant le temps de l’investisseur financier du temps industriel : il est impossible de transformer en profondeur une entreprise en moins de 4 à 6 ans. Toutefois, au moment de la sortie, il faut veiller à ce que l’horizon immédiat de valorisation ne bloque pas les dépenses ou les investissements nécessaires au développement à long terme de l’entreprise.

Et avec le monde ?

Astorg cherche à investir dans des sociétés françaises ou européennes dont le marché est mondial, pour bénéficier des zones géographiques où la croissance est plus forte qu’en France ou en Europe. Ce sont des entreprises spécialisées sur ce qu’on appelle des marchés de « niches » où, avec une taille de grosse PME, on peut ambitionner un leadership mondial, comme par exemple Saverglass dans la fabrication de bouteilles très haut de gamme pour les alcools, Linxens dans les contacteurs pour cartes à puce, ou Metalor dans le raffinage de l’or et les composants électriques ou électroniques à base de métaux précieux.

VOS PROJETS N’ATTENDENT PAS. VOYONS-NOUS.

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