Que fait l’Europe Spatiale face au défi du NewSpace ?

Géraldine Naja, Directrice à l’ESA pour la Commercialisation, l’Industrie et les Contrats est venue partager avec les membres du Club AéroSpace & Défense, organisé par Reynald Seznec, Eric-Jean Pankowski et Bernard Etchenagucia, Partners d’X-PM, ses réflexions sur le thème du NewSpace et autour de la question :

« Que fait l’Europe Spatiale face au défi du NewSpace ? »

 

1. Qu’est-ce que le NewSpace ?

On pense Elon Musk, Space X, Starlink, Thomas Pesquet

On peut définir le NewSpace de plusieurs façons :

– Irruption des géants du numérique dans le spatial,

Investissements privés de quelques milliardaires du numérique,

– Importance accordée au low-cost, à la production en série,

– Importance prépondérante des services et des applications face au spatial traditionnel.

En permettant un abaissement considérable du coût d’accès à l’espace grâce à des technologies de ruptures telles que la miniaturisation ou la réutilisation des lanceurs, cette nouvelle dynamique a conduit à une multiplication sans précédent de nouveaux acteurs privés. Investissant tous les domaines, à commencer par celui des lanceurs, ces nouveaux protagonistes entendent jouer un rôle de premier plan dans la nouvelle économie de la donnée en développant notamment d’ambitieux projets de constellation de satellites dédiés à l’internet haut débit.

Mais aussi – tourisme spatial ; et maintenant exploration Lune/Mars

Le Newspace n’est plus si nouveau que ça et il ne représente encore qu’une fraction des investissements spatiaux. On peut également dire que NewSpace est là grâce au Old Space !

Le CA de Space X provient à 56% de financements publics – NASA et DOD, 24% d’investisseurs privés et 20% de contrats commerciaux. La NASA représente 44% du CA de Space X. Donc… si nous voulons du NewSpace en Europe, nous avons besoin d’investissements publics substantiels, des contrats et non des subventions.

 

2. Quelques chiffres pour bien comprendre

Le secteur spatial a considérablement changé depuis 30 ans :

– énorme croissance des budgets publics (au niveau mondial, 27 B$ en 1990, 69 B$ en 2010 et 83 B$ en 2020 – +10% par rapport à 2019), et du spatial militaire: de 11 B$ en 90 à 32 B$ en 2020,

– en 2020, ce sont toujours les puissances établies (USA, Chine, Europe, Russie, Inde et Japon) qui représentent la majorité du financement public du spatial (= 98% pour ces 6 puissances spatiales, les 2% restants venant d’Amérique Latine et d’Afrique/Moyen Orient). Mais également beaucoup de nouveaux acteurs depuis 2000 : on est passé de 30 pays investissant dans le spatial à 85 pays.

– En particulier l’Asie (Chine, Inde et Japon) a connu une croissance énorme en 30 ans : sa part dans le financement public du spatial au niveau mondial est passé de 5% à 20% entre 1990 et 2020. Dans la même période, la part US est passée de 80% à 58%, et l’Europe est restée stable sur la période aux environs de 15%.

– Si l’on prend le nombre de lancements annuels comme indicateur, l’importance de la Chine et de la Russie est encore plus flagrante. Sur 114 lancements en 2020, 40% ont été faits par les USA, 22% par la Chine, 22% par la Russie et 10% par l’Europe.

 

3. Le NewSpace, pourquoi faire ?

L’espace est devenu un enjeu majeur pour nos sociétés, de l’information en particulier. Depuis le lancement de Spoutnik en 1957, l’espace nous est aujourd’hui indispensable. Vecteur de croissance économique et d’innovation technologique, élément constitutif de notre autonomie stratégique et outil précieux au service du développement durable et de la connaissance, l’espace est au cœur de nos activités les plus essentielles.

– Utiliser le système de géolocalisation de nos smartphones pour nous guider au quotidien,

– Garantir des communications sécurisées pour nos armées, fournir l’accès pour tous à Internet à haut débit,

– Disposer de prévisions météorologiques,

Anticiper et prévenir le risque d’épidémies grâce à la télé-épidémiologie,

Comprendre et mesurer le changement climatique, 26 des 50 variables climatiques essentielles n’étant observables que depuis l’espace, ou encore faire avancer la médecine grâce aux expériences conduites à bord de la station spatiale internationale : l’espace est partout.

4. Comment faire pour que l’Europe reste un acteur de premier plan ?

D’abord se rappeler les recettes qui ont fait ses succès à -> un petit retour.

Et ensuite il faut que tout change pour que rien ne change = l’Europe spatiale doit savoir se transformer.

Les changements sur 30 ans de l’Europe spatiale sont flagrants :

– en 1990, 12 Etats membres à l’ESA, 22 aujourd’hui;

– en 1990, 0 financement de l’UE pour le spatial, aujourd’hui c’est plus de 2B€ par an, et plus d’1/4 du budget de l’ESA provient de la Commission Européenne;

– en 90, pas d’investissement privé dans le spatial, en 2020 500 M€ pour l’Europe avec une croissance rapide;

– en 90, pour travailler dans le spatial on allait soit dans une agence spatiale soit chez un (gros) industriel. En 2020 on peut monter sa start-up, travailler à la Commission, dans un think tank, un opérateur – le spatial est partie intégrante de notre vie quotidienne.

Quels sont les programmes de l’ESA ?

La science :

Notre compréhension de l’Univers, de sa formation et de son évolution, a fait des pas de géants. Par exemple, pour comprendre la formation de notre système solaire et l’apparition de la vie, il faut étudier les comètes, qui sont les vestiges primordiaux de la création du Système Solaire. Nous avons donc décidé une mission d’étude des comètes. Cela a été la mission européenne Rosetta/Philae, qui a parcouru en 10 ans 6,5 milliards de km – presque 50 fois la distance Terre-Soleil ! –   pour atteindre la comète Tchouri en 2014 et se mettre en orbite autour de cette comète qui se déplace dans l’espace à plus de 135.000 km/h.

Cette mission a radicalement transformé la vision que nous nous faisions des comètes de notre système solaire. Même si nous n’avons encore exploité qu’une petite partie de ses résultats, les résultats déjà disponibles sont fabuleux et inattendus. Par exemple, l ‘eau de la Terre ne vient a priori pas des comètes, comme on le pensait. Si bien que maintenant on pense que l’eau terrestre proviendrait plutôt des collisions avec les astéroïdes (plus rocheux), dont le ratio est proche de celui de la Terre. En revanche, la comète contient bien les éléments qui contribuent à la formation de la vie sur Terre. On y a trouvé notamment un acide aminé ainsi que du phosphore qui est un composant essentiel de l’ADN. Ce serait donc les comètes qui les auraient apportées sur Terre, il y a plus de 4 milliards d’années, en tombant dans ses jeunes et chauds océans.

Après Rosetta et les missions martiennes, l’ESA va aller sur Venus avec la NASA.

L’observation de la Terre :

L’espace a permis cette prise de conscience symbolique de la fragilité et de la finitude de la Terre – mais aussi c’est grâce à l’espace, ou plutôt aux moyens spatiaux, aux satellites, que l’on peut mesurer les effets dévastateurs du changement climatique. Il n’y a que depuis l’espace que l’on peut en effet observer la Terre de manière globale ; que l’on peut mesurer la pollution atmosphérique, la déforestation, la fonte des glaces de mer et de banquise. C’est grâce aux satellites que l’on sait désormais que le niveau des océans augmente de 3,4 mm par an en moyenne.

C’est grâce aux satellites qui forment de véritables sentinelles autour de la Terre que nous pouvons comparer l’évolution du climat sur plusieurs décennies, mesurer l’impact du confinement Covid sur la pollution atmosphérique, que nous pouvons suivre l’impact de l’enlisement du grand paquebot Ever Given dans le canal de Suez.

La façon dont nous nous orientons :

Avant 1995 – pas de GPS ou de Galileo –  date à laquelle le GPS est devenu opérationnel et en accès libre, il fallait des plans et des cartes pour s’orienter. De nos jours, le GPS et son équivalent européen Galileo nous aident dans tous nos déplacements, voiture, bateau, avion, mais ces systèmes permettent aussi la synchronisation des transactions financières. Autant dire que si demain les satellites de navigation tombent en panne, c’est tout le système bancaire et les distributeurs qui seraient bloqués au niveau mondial. Et encore plus important en conjonction avec les satellites de communication pour mobilité, connectivité, voiture autonome, etc.

N’oublions pas également les lanceurs, nécessaires à une politique spatiale autonome.

Et enfin l’exploration robotique et habitée : mise en place de coopérations à très large échelle.

Donc une gamme de grands succès européens. Comment continuer ?

 

5. Comment répondre au défi du NewSpace ?

Pour l’avenir :  5 priorités pour le nouveau DG de l’ESA

1. Renforcement des relations ESA/EU,

2. Commercialisation et NewSpace,

3. Sécurité (civile et militaire),

4. Renforcement des programmes de l’ESA (en particulier les lanceurs),

5. Transformer l’ESA (agence plus moderne, plus de diversité, plus de numérique, plus “verte”). Le tout dans l’approche européenne – coopération, partage des données, l’espace au service des citoyens et de la planète.

Répondre au NewSpace : transformer l’ESA

Pour continuer à peser, l’Europe spatiale ne peut pas se contenter de se reposer sur ses atouts : elle doit être capable de porter une nouvelle ambition. Et c’est précisément ce que propose aujourd’hui la Commission européenne avec un nouveau projet de constellation de satellites afin d’assurer une connectivité à haut débit partout en Europe et de doter ainsi le continent d’une véritable souveraineté numérique. Le nouvel agenda 2025 de l’ESA s’inscrit également dans cette volonté d’une ambition renouvelée pour l’Europe spatiale qui doit aussi être portée au niveau des Etats membres eux-mêmes.

S’inspirer du NewSpace pour une nouvelle façon de faire, basée sur une baisse des coûts, des productions en séries de constellations de centaines ou de milliers de satellites, des lanceurs réutilisables, et une vision à très long terme de l’utilisation de l’espace.

 

6. Conclusion

Le NewSpace nous oblige à être plus réactifs et à changer nous aussi nos codes et notre vision. Cela a pour effet de nous dynamiser !

Alors, peut-être que dans les deux décennies à venir, nous vivrons grâce au NewSpace un autre changement de codes. Demain, nous aurons peut-être besoin de quitter la Terre, soit pour aller vivre ailleurs, soit pour exploiter les ressources qui commenceront à manquer sur la Terre. Ce que l’on vient de démontrer c’est que l’on peut fabriquer du carburant à partir du régolithe lunaire (Oxygène et titane). On pourra donc faire une base lunaire habitée d’où l’on pourra faire décoller des lanceurs. Peut-être pourrons nous aussi résoudre les problèmes d’énergie ou de ressources rares sur Terre grâce au spatial, par exemple en allant miner des astéroïdes.

A très long terme, l’espèce humaine qui a une durée de vie limitée, comme toutes les espèces, d’autant plus si elle reste sur un seul endroit peut caresser l’espoir de coloniser une ou plusieurs planètes pour multiplier ses chances de survie. Quand l’humanité ira s’installer durablement sur une autre planète ou un astéroïde, ce sera le changement ultime de codes


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